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Mardi 14 août 2018

article publié dans Le Généraliste par Bénédicte Gatin.

« Un homme violent avec sa femme, ce n’est pas un bon père » ; « Un monsieur qui frappe sa femme et les enfants qui regardent derrière c’est de la maltraitance », etc. Dans le petit bureau du département de médecine générale de paris 6 où nous nous rencontrons, les affiches au mur donnent le ton : enseignant, médecin depuis plus de 31 ans, le Dr Gilles Lazimi est aussi un fervent militant de la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants. Pour autant,

"je ne suis pas un spécialiste des violences, je suis généraliste",

revendique-t-il fermement. 

Sa vocation médicale, il la doit d’abord à sa famille : « Mes parents étaient très hospitaliers, recevaient beaucoup de monde et aidaient volontiers les gens, cela a dû jouer… » Alors qu’il hésitait avec des études d’art, la loi Debré supprimant le report du service militaire — sauf pour les carabins — achèvera de le convaincre.

Un choix heureux pour cet homme aux lunettes austères mais au regard bienveillant qui confie « aimer les gens et la relation ».

Obstétrique, cardiologie, il envisage plusieurs spécialités avant d’opter pour la médecine générale. En 1989, après quelques remplacements et une brève installation en libéral,

il pose ses valises au centre de santé de Romainville qu’il dirigera pendant 25 ans, tout en ayant en charge les actions de prévention de la ville.

Patients VIH, populations précaires, toxicomanes, son mode d’exercice et sa double casquette de soin et de prévention vont vite le pousser hors de sa zone de confort et l’amener à changer de regard sur les patients.

Conséquences sur les enfants

« J’ai débuté au moment de l’épidémie de sida et ça a été un premier choc. Alors qu’on était formaté pour soigner, les gens mourraient et on se retrouvait impuissant avec des discours complètement inadaptés à la réalité. » Sa première expérience avec les militants associatifs date de cette époque et lui laisse un souvenir cuisant : « A l’occasion d’un séminaire médecin-patients sur le VIH, nous avions rencontré, avec quelques confrères, des malades et des militants d’AIDES. Ils nous ont fait clairement comprendre qu’on ne connaissait rien à la vie, qu’il y avait autre chose que le trio symptômes-diagnostic-traitement… On en a pris plein la figure mais cela a été très formateur. »

La sensibilisation aux violences faites aux femmes viendra un peu plus tard :

Je voyais des patientes dont je ne comprenais pas les symptômes, qui ne faisaient jamais ce qu’on leur disait de faire, qui revenaient régulièrement sans motif, et leur attitude m’interpellait voire m’exaspérait,

reconnait-il. En évoquant avec lui les violences dont elles étaient victimes, deux de ses patientes vont l’aider à entrevoir ce que peuvent cacher ces plaintes et ces comportements déroutants. « Chacune à leur façon, elles m’ont dévoilé à quel point la violence pouvait avoir un impact sur la vie des femmes, leur santé et la prise de risque. »

Repérage et accompagnement

À partir de là, le Dr Lazimi va changer sa pratique, être plus attentif à la parole et à la vie de ses patientes. Il prend conscience que les femmes victimes de violences sont bien plus nombreuses dans sa patientèle qu’il ne le pensait initialement. Leur repérage et leur accompagnement deviennent son cheval de bataille. À une époque où le sujet passionne peu en France, il s’engage au sein d’associations féministes comme SOS femmes 93, ou le CFCV puis devient membre du haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes en 2013. En parallèle, il multiplie les publications sur ce thème.

Petit à petit, il va aussi s’intéresser aux violences faites aux enfants. Il commence d’abord par s’inquiéter des conséquences des brutalités conjugales sur les enfants. La protection de ces victimes « collatérales » puis plus largement la lutte contre la maltraitance infantile et les violences éducatives ordinaires s’ajoutent à ses combats. Là encore, l’engagement est total et il va même jusqu’à proposer, avec différents députés, plusieurs projets de loi visant à abolir les châtiments corporels infligés aux enfants. Fort du soutien d’Agnès Buzyn, le dernier en date pourrait bien être adopté…

Preuve que les temps changent et que ces sujets — qu’il a longtemps défrichés en pionnier — commencent à trouver de l’écho. « Les choses vont dans le bon sens et il y a eu de grandes avancées, se félicite le Dr Lazimi, mais il reste encore beaucoup à faire. »

Pour sensibiliser ses futurs confrères, il a repris le chemin de la faculté

où il donne des cours sur les violences faites aux femmes, les mutilations sexuelles, la maltraitance infantile, l’avortement, etc.

Maître de conférences en médecine générale  — bientôt professeur, soufflera-t-il à la fin de l’entretien —, il est aussi maître de stage dans son cabinet. « Enseigner me permet de transmettre mais aussi de beaucoup recevoir. Et aujourd’hui, je ne pourrais plus m’en passer. »

Une bonne nouvelle pour le département de médecine générale de Paris 6 où ses confrères saluent « un homme exceptionnel ». D’ailleurs, « aucun portrait ne pourra rendre réellement ce qu’il est, me confie le Pr Phillippe Cornet. Il est beaucoup plus que cela… ».